
Entretien avec Madame Germaine CHENIER,
centenaire à la Résidence « Les Portiques »
Madame Chénier est confortablement installée dans un fauteuil, les jambes soutenues par un repose-pied. Elle est d’un abord facile, aimable, ouvert. D’un physique agréable, que le temps ne semble pas avoir atteint, le regard tranquille. Il émane de sa personne une véritable « présence ». D’emblée on perçoit un caractère marqué : au salut déférent adressé à son nom, elle répond vivement : « je m’appelle Germaine ! », le ton est donné, le style sera direct…
- Vous avez eu 100 ans hier, A quoi attribuez-vous le fait d’être arrivée jusqu’à cet âge ? Quelle est votre recette ?
Je suis née le 4 juin 1907. Je suis en très bonne santé, j’ai et j’ai toujours eu une vie régulière, je mange bien, je dors bien, j’entends très bien et je suis encore capable de lire sans lunettes. Je suis née à Montesson où la qualité de vie est reconnue et j’y ai vécu la plupart du temps. J’aime cette ville, l’église particulièrement, avec ses marches accueillantes et ses cloches, qui donnent à entendre un son merveilleux. J’aime le son des cloches ! Quand vous rentrez dans l’église, retournez-vous, vous verrez c’est très joli ! Et puis, je lis le journal tous les jours, je sors tous les après midi, je marche, je suis bien ici, j’ai une vie saine. (Madame Denoux, Directrice des « Portiques » ajoute que Madame Chénier réside aux Portiques depuis 1982, date d’ouverture de l’établissement)
- Quel souvenir gardez-vous de votre jeunesse ?
Mon père était chausseur. Attention ! à ne pas confondre avec cordonnier ! C’était un véritable artiste, il fabriquait lui-même les chaussures, de la conception jusqu’à la réalisation, sur mesure. Dans son atelier, ça sentait le fil poissé, c’est du fil torsadé composé de plusieurs fils de lin ou de chanvre maintenus ensemble par de la poix. J’adore cette odeur ! Je portais les chaussures que mon père fabriquait, elles étaient souvent trop petites, parfois il devait même faire des trous pour laisser passer les orteils et je les usais jusqu’au bout ! Peut être pour confirmer que « c’est le cordonnier le plus mal chaussé » ! Ma mère était couturière, ce sont des métiers qui ont disparus. Des vieux métiers d’autrefois. Moi-même j’ai travaillé, comme vendeuse, dans une pâtisserie rue de l’Odéon à Paris où nous avons habité quelques années avec mon mari, car mon mari était un bon pâtissier, Ça tombait bien, je suis très gourmande ! Je confectionnais des cornets dans lesquels on rangeait les gâteaux ou les bonbons, on ne donnait pas de sachet à l’époque, je les confectionnais d’un tour de main, je ne saurais plus le faire aujourd’hui. Ensuite nous sommes revenus à Montesson, c’est vraiment l’endroit que je préfère, où je suis allée à l’école, je me souviens des bureaux avec les encriers qu’il fallait remplir, des buvards, des doigts plein d’encre, de l’institutrice Mademoiselle Vannet à qui on faisait des tours. Et puis plus tard il y a eu les bals ! On dansait la valse avec de beaux garçons, en général on avait un cavalier attitré ! J’ai fait aussi ma première communion à Montesson et je m’y suis mariée. C’est ma sœur, qui était couturière, comme ma mère, qui m’avait confectionné ma robe, elle était magnifique avec un manteau de cour tenu par deux agrafes sur les épaules. Je me revois sortant de l’église ! sur les marches…Je n’ai pas eu d’enfants mais j’ai élevé mes neveux et nièces, moi j’étais la petite dernière ! Ils m’appelaient tante Germaine. D’ailleurs ils me rendent bien aujourd’hui l’affection que je leur ai portée, ils sont tous très gentils, ils viennent me voir de temps en temps, j’ai beaucoup de visites de mes amis(ies), je ne me sens absolument pas abandonnée.
- Vous avez une grande richesse, celle d’avoir traversé le siècle dernier. Que pouvez vous nous en dire ?
Ce qui m’a marqué le plus évidemment ce sont les deux guerres, surtout la guerre de 1914, peut être à cause de mon âge, j’avais 7 ans, j’avais peur des zeppelins, c’est une image qui m’a marquée. Je me rappelle les bombardements. Ça n’était vraiment pas drôle. On allait se réfugier dans les caves. Plus tard on s’est aperçu que l’abri le plus sûr était la plaine de Montesson, alors dès les premiers signes d’alerte, on se retrouvait dans des tranchées qu’on avait emménagées. Non, ce n’était vraiment pas drôle ! Sinon, je me rappelle les vacances dans le midi avec mon mari. Nous partions en train, les voyages en train à l’époque étaient très longs, même interminables. Ce que je peux vous dire c’est que le temps passe vite, je n’ai pas l’impression d’avoir 100 ans, d’ailleurs j’ai du mal à réaliser, ça ne me fait rien de particulier. Je ne me suis pas rendu compte du temps qui a passé. Quand je pense à ma jeunesse, je me demande si ce que j’ai vécu est vraiment arrivé, c’est tellement loin. Je suis toujours étonnée : est-ce bien moi qui ai vécu ça ? qui ai fait ça ?
- Quel enseignement principal avez-vous retenue de la vie ?
Je crois surtout que dans la vie il faut avoir un caractère bien trempé ! Savoir ce que l’on veut et se débrouiller quoi qu’il arrive. Je crois moi-même y être arrivée. C’est tout ce que je peux vous dire.